top of page

★★★☆☆ Rigolboche


Christian-Jaque / 1936 / France

Avec : Mistinguett (Lina Bourget, dite Rigolboche), André Lefaur (le comte Xavier-Martin de Saint-Servan), André Berley (Tabourot, l’imprésario), Jules Berry (Bobby, l'associé), Georges Tourreil (Lucien Mirvaux), Robert Pizani (Lecorre), Mady Berry (Mme Corbin), Lino Carenzio (Frédo, le proxénète), Charles Lemontier (Saturnin, le régisseur), Régine Dancourt (une fille), Amy Colin (la dactylo), Érika (Mitzi), le danseur Moro (le partenaire de Rigolboche), Anthony Gildès (Victor), Georges Paulais (le juge d’instruction), Henry Bonvallet (le directeur de la PJ), Joë Alex (le Noir), le petit Patachou (Cricri), Armand Morins (le vieil acteur), Pitouto (le jongleur), Marcelle Rexiane (l’habilleuse), Jacques Beauvais (le portier), Géo Forster (?) (un boy), Georges-François Frontec.


Unique long-métrage parlant et dernier film « tout court » de Mistinguett (Jeanne Florentine Bourgeois, 1875-1956), âgée de soixante-et-un ans au moment du tournage, et dont les premiers pas à l’écran remontaient à 1908. Mistinguett réapparaîtra néanmoins au cours de deux films ultérieurs, distribuée dans les deux cas dans son propre rôle : le moyen-métrage documentaire de Gaston Thierry et Léo Giovanni Les Coulisses de la radio (1942) et le mondo italien d’Aldo Bonaldi Carosello di varieta/ Carrousel des Variétés (1955), tourné quelques mois avant son décès.


On ne croit pas l’ombre d’une seconde à cette intrigue à tiroirs, mi-cousue de fil blanc, mi-tirée par les cheveux, d’entraîneuse quittant Dakar, suite au meurtre qu’elle pense avoir commis, pour devenir presque du jour au lendemain star de music-hall à Paris. On n’y croit pas, pas plus qu’on ne peut croire à l’âge supposé de Lina-Rigolboche (la trentaine) ou le fait qu’elle soit mère d’un enfant de huit ans, dont elle pourrait être aisément la grand-mère, et même, dans certains pays, l’arrière-grand-mère. Et cette absence totale de crédibilité n’est finalement pas très grave, au regard du découpage (vif et alerte) comme de la mise en images des numéros chantés et dansés, superbement éclairés, divinement photographiés et témoignant d’une virtuosité peu fréquente dans les musicals tournés en France vers la même époque.


Mistinguett est évidemment deux fois plus âgée que le rôle ne l’exige, mais n’en traverse pas moins l’intrigue sans l’ombre d’une ride ou d’un début de patte d’oie : beau travail de la part du coiffeur (la frange, ça aide), du maquilleur, du costumier (les tenues blanches la mettent incroyablement en valeur), mais surtout du directeur de la photographie Marcel Lucien. Le film conçu comme un véhicule à sa seule gloire (ce qui lui semble lui avoir permis de caser son boy - à tous les sens du terme - du moment, Lino Carenzio, dans l’emploi ingrat de la petite frappe de service, dont il se tire d’ailleurs plus qu'avec les honneurs), la Miss met toute la gomme et s’en trouve finalement récompensée : elle danse de façon remarquable, entonne avec brio les couplets et les refrains que lui ont concocté sur mesure(s) Casimir Oberfeld, Pierre Bayle et Léopold de Lima, et, dès qu’elle cesse de jouer et/ou de danser, s’avère une comédienne plus qu’honorable, alliant sensibilité, sincérité et pétulance. Unique bémol, son systématisme fâcheux dans les roulements de prunelles (on croirait Joséphine Baker) comme dans les sourires mécaniques (on dirait Delphine Seyrig). La troupe, parfaitement homogène, est au diapason de cette performance de soliste bien moins grotesque qu’on l’a trop souvent écrit. Berry et Berley sortent du lot, le premier parce qu’il sait tempérer son cynisme bon teint, de gratitude et d’empathie, le second parce qu’il parvient, en deux séances, a insuffler à son personnage de « bon gros de service » une dimension à proprement parler machiavélique. Légèrement plus prévisibles, mais pas inférieurs à leurs partenaires pour autant, André Lefaur, Charles Lemontier, Robert Pizani et Mady Berry (cette dernière aussi soufflante qu’à l’accoutumée) se montrent une fois de plus exemplaires, et l’on pourrait en dire à peu près autant des « comparses », de Tourreil à Bonvallet, de Gildès à Paulais, de Pitouto à Rexiane, d’Amy Colin à Régine Dancourt, du « petit Patachou » (mieux que pas mal, au seul rapport des singes savants poussés dans les studios français des années 1930) au vétéran Armand Morins. Une légende tenace veut que Rigolboche ait été interdit, sous l’Occupation, parce que les Nazis, s’étant mépris sur le titre, croyaient qu’on y rigolait… des Boches. Raymond Chirat, dont la mémoire ne saurait être prise en défaut, a, pour sa part, toujours affirmé l’avoir visionné, à Lyon au cours de l’année 1943.


Une chose est certaine, en revanche, que les Allemands ne pouvaient pas forcément deviner : le nom, ou plutôt le pseudonyme de « Rigolboche » n’est pas une invention de scénariste, ce dont atteste au reste la brève séance au cours de laquelle Mistinguett-Lina le découvre sur une vieille affiche de music-hall. La véritable Rigolboche, née Amélie Marguerite Badel et surnommée « la Huguenote » (1842-1920) était une danseuse française originaire de Nancy, qui fit la gloire du cancan sous le Second Empire et s’illustra notamment sur les scènes du Bal Mabille et des Délassements-Comiques. D’elle, le journaliste et écrivain Alfred Delvau écrira, alors que l’intéressée n’était guère plus âgée de vingt-cinq ans : « Rigolboche n’était pas belle, mais elle dansait comme un ange — en rupture d'Éden. Elle avait une élégance ! une témérité ! une souplesse de reins d’un risqué ! des effets de bras d’une extravagance ! des effets… oh ! des effets de jambes surtout ! des effets de jambes incendiaires à en faire voir trente-six chandelles à la Morale. Une Fanny Elssler canaille, quoi ! » (Les Lions du jour, Éditions Dentu, 1867). « Pas belle », « élégance », « souplesse », « effets de bras », « effets de jambes » : tout le portrait de Mistinguett, en somme, avec quelques encablures d’avance ! Mistinguett qui se tire plus qu’épatamment de cette unique véritable incursion en qualité de vedette à part entière dans le cinéma des années Folles, et dont on ne dira jamais assez, l’écoutant dire son texte, à quel point elle eut une influence déterminante, en terme de phrasé comme de naturel à toute épreuve, sur le jeu d’actrice de Line Renaud.


© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, novembre 2018. Toute reproduction même partielle interdite, sauf autorisation écrite des auteur et éditeur.


Photo : Mistinguett, D.R.

bottom of page