L'@ide-Mémoire

Cliquez ici pour modifier le sous-titre

★★★★★  Napoléon
 
Sacha Guitry & Eugène Lourié / 1954 / France-Italie

 

Avec : Anna Amendola, Pierre Brasseur, Gianna Maria Canale, Pauline Carton, Jean Chevrier, Aimé Clariond, Danielle Darrieux, Bernard Dhéran, Jacques Dumesnil, Jean Gabin, Daniel Gélin, Cosetta Greco, Sacha Guitry, Joe Hamman, Daniel Ivernel, Marcel Journet, Bernard Lefort, Jean Marais, Lana Marconi, Luis Mariano, Yves Montand, Michèle Morgan, Lady Patachou, Raymond Pellegrin, Jean Piat, Marguerite Pierry, Roger Pigaut, Micheline Presle, Serge Reggiani, Dany Robin, Noël Roquevert, Maria Schell, Erich von Stroheim, Howard Vernon, Henri Vidal, Orson Welles…

Paris, mai 1821. Alors que le prince de Talleyrand (Sacha Guitry) reçoit quelques amis, une dépêche l’informe de la mort de Napoléon Ier (Raymond Pellegrin) en exil. Quelque peu troublé par la nouvelle, il entreprend de raconter, relayé par Bourrienne (Bernard Dhéran), qui fut le secrétaire de Bonaparte (Daniel Gélin), puis par le général Caulaincourt (Roger Pigaut), l’épopée fabuleuse de cet homme au destin exceptionnel, né dans une île, devenu plus tard le roi d’une île et, enfin, mort dans une île. Sont ainsi chronologiquement évoqués l’achat de la Corse à l’Italie par Louis XV (Maurice Escande) et son ministre Choiseul (Marcel Journet) – un an plus tard, Napoléon naissait Italien ! –, les années passées au collège militaire de Brienne, les premiers exploits militaires à Toulon, la rencontre avec Joséphine de Beauharnais (Michèle Morgan) dans les salons de Barras (Pierre Brasseur), la répression sanglante du 13 Vendémiaire, la Campagne d’Égypte, le coup d’État de Brumaire, le Sacre, le soleil d’Austerlitz, les rencontres successives de l'Empereur des Français -  et, parfois, des Françaises - avec l’effrontée Éléonore Denuelle (Danielle Darrieux) et la tendre Marie Walewska (Lana Marconi), qui lui donneront chacune un fils, l’inévitable divorce qui découlera de ces deux naissances, le remariage avec Marie-Louise d’Autriche (Maria Schell), la venue au monde tant attendue du futur duc de Reichstadt, les premiers revers militaires, la désastreuse Campagne de Russie, l’abdication exigée par les Maréchaux, les Cent-Jours, le désastre de Waterloo, les adieux à la Malmaison hantée par le fantôme de Joséphine, l’exil définitif, la mort solitaire, le retour des Cendres dix-neuf ans plus tard, puis, enfin, l’entrée dans la légende…


Tenu par beaucoup, jusque dans les cénacles guitryens, pour un film-pompier trop clinquant pour être honnête (même la critique de Lorcey est globalement négative, c’est dire…), Napoléon offre avant tout à Guitry cinéaste un formidable prétexte à l’effacement momentané de soi. Happé par le destin du personnage du général devenu empereur, qui n’a jamais cessé de l’obséder, pièces après pièces, films après films, il retrouve – dans les limites de la superproduction en Technicolor – cette forme d’humilité inattendue qui caractérisait déjà La Malibran (1943) et, dans des mesures moindres, Pasteur (1935), Le Comédien (1947) ou Deburau (1950). Passée la première époque, en grande partie desservie par le jeu exagéré de Daniel Gélin-Bonaparte (Jean-Louis Barrault, en pire...), les rares scènes d’action faisant office de cache-misère, la mécanique s’accélère à partir du passage de relais Bonaparte-Napoléon et l’entrée en film de Raymond Pellegrin : de la séquence du Sacre au retour des Cendres, c’est à une véritable course filmée, menée pied au plancher, que l’on assiste, deux heures durant, où chaque temps de pause ne semble désormais être là que pour permettre aux uns (Guitry et son équipe) comme aux autres (les spectateurs) de reprendre leur souffle. Le montage lui-même se fait nettement plus cursif et cohérent après Austerlitz, et semble participer pleinement de ce sentiment d’état d’urgence permanent caractérisant les dix dernières années de la geste napoléonienne.


On a beaucoup comparé, à sa sortie, le Napoléon de Guitry à celui de Gance, jugé à la fois – et pour cause – plus lyrique et plus systématiquement novateur. Soit. On pourrait aussi le comparer, précisément, à l’Austerlitz du même Gance (1959), voulu comme un post-scriptum tardif au chef-d’œuvre muet que l’on sait, et la comparaison tournerait plutôt, ce faisant, à l’avantage de Guitry, pour le coup plus humble et, d’une certaine manière, plus lucide. Plus enclin aussi à privilégier l’ironie feutrée et la distance là où Gance, a tenté – pas très bien – de tempérer le sérieux de son propos par un humour potache pas forcément toujours bien venu. Le ressort dramatique de Napoléon, du moins dans sa seconde époque, tient peut-être à l’équilibre permanent entre l’admiration sincère et l’émotion juste éprouvées par Guitry à l’égard du personnage dont il tente de retracer le destin fulgurant, et dont on retrouve la trace jusque dans le choix de sacrifier le final colossal, façon Si Versailles m’était conté…, déjà tourné, à une évocation plus minimaliste du retour des Cendres. Yann Lardeau, dans Sacha Guitry, cinéaste, a mis l’accent, le premier, sur un aspect de Napoléon parfaitement saisi et restitué par Guitry, là où Gance, tout aussi fasciné, sinon plus, semble être passé à côté de l’un des aspects les plus essentiels de toute l’épopée napoléonienne prise en son ensemble : « (…) Comme Nessus, l’Empereur est petit à petit dévoré par sa tunique. La guerre devient la seule réponse. L’Empereur ne s’aperçoit pas qu’il n’en contrôle plus l’élan. (…) Cette solitude ultime de l’Empereur, cette vampirisation d’une vie par sa mise en effigie sont limpidement reformées dans le plan (le mot) de la fin. 1 »


Il importe finalement bien peu, en ces conditions, que les scènes de batailles – au reste filmées par le vétéran revenu d’Hollywood Eugène Lourié – se ressemblent toutes, et que le profane ne comprenne pas davantage les tenants et les aboutissants de Waterloo que ceux de Wagram, puisque défaites et victoires participent in fine d’un seul, unique et même processus. Tenu par beaucoup pour l’œuvre à la fois la plus brillante et la plus académique de Guitry (et, paradoxalement, la plus humble, au rapport du seul Vecchiali, qui n'a pas tort sur ce point), Napoléon apparaît bien, avec le recul, comme une élégante et raffinée « commode Empire » à compartiments multiples recelant autant de tiroirs secrets. En ce sens, c’est aussi l’une des réalisations les plus étonnamment mystérieuses de son auteur-réalisateur : derrière les aigles impériales et les faux-semblants, les dorures 1800 revues et corrigées par le Technicolor et les décolletés pigeonnants d'une demi-douzaine d'actrices - françaises, italiennes, allemandes - en vue, la fascination d’usage admise et dûment entérinée, c'est bien le questionnement qui prime, et l'emporte sur le reste, sans altérer pour autant la beauté et la grandeur du spectacle, constantes et bien réelles.


 

1. Yann Lardeau, Sacha Guitry cinéaste, Éditions du Festival International du Film de Locarno/ Éditions Yellow Now, Crisnée, 1993, pp. 267-269.


Version remaniée d’un texte extrait de l’ouvrage Sacha Guitry – Les Films (Armel De Lorme, L’@ide-Mémoire, 2015). 
 
© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, 2015-2018. Toute reproduction même partielle interdite, sauf autorisation écrite des auteur et éditeur.


Photo : Danielle Darrieux et Raymond Pellegrin, René Chateau/La Mémoire du Cinéma, D.R.