L'@ide-Mémoire

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★★☆  La Femme du Gange
 
Marguerite Duras / 1972 / France

 

Avec : Catherine Sellers (la femme & l’épouse du voyageur), Nicole Hiss (la jeune fille), Gérard Depardieu (le jeune homme de la plage), Dionys Mascolo (le voyageur), Christian Baltauss (le 2nd homme de la plage), Robert Bonneau (l’homme du casino municipal), Véronique Alepuz (la fille du voyageur), Rodolphe Alepuz (le fils du voyageur), et les voix de Nicole Hiss (1ère voix) & Françoise Lebrun (2nde voix).


Part One


« Quel critique vous rendra compte de ce film et de son exacte portée ? » questionnait, au printemps 1974, le slogan publicitaire de La Femme du Gange. Essayons tout de même, vu que qui ne tente rien n’a rien. Et donc… Un lieu dénommé S. Thala. Cette odeur de feu dans S. Thala, le soir (la lèpre ?). Un homme (blond cendré, en manteau de vraie fourrure, Raspoutine en devenir : Gégé première période). Un autre homme (lui, brun aux yeux clairs). Une femme aux cheveux noirs. Une jeune fille aux cheveux noirs. Plus jeune que la femme aux cheveux noirs. Semblables, pourtant, les cheveux. Et noirs. Une gare. Un voyageur. Solitaire, le voyageur. Des souvenirs. Nombreux les souvenirs. Des silhouettes animées. Lentes. Si lentes. Mutiques, souvent. Mais pas que. Un amour insensé. Une plage. D’autres souvenirs. Nombreux eux aussi. La grande musique obsédante de Duras plutôt que la petite musique entêtante de Sagan. Et, comme pour dire cette musique, des voix féminines. Deux, exactement. Mais pareillement anémiques, chacune à sa façon. Identiques ? Oui. Presque. Interchangeables ? Oui et non. Si l’on veut. Tragiques, presque toujours. Deux voix qui « prolongent ou reconstituent l’atmosphère psychologique du contexte ». C’est bien là l’essentiel. Et le film est beau, très. Comme un camion. Comme une étude. Comme le soleil. Comme un tableau. Comme une succession de tableaux. Comme une nature morte qui, parfois, comme par accident, ne le serait pas, ou plus, morte. Beau. Soporifique mais beau. Inexprimable mais beau. Soporifiquement beau. Inexprimablement beau.



Part Two


Une photographie sublime mise au service (ou ps) d'un texte superbe (et réciproquement). Unique bémol, mais gros bémol tout de même : les deux ne vont pas du tout ensemble, ce qui fait un peu penser, sur la durée, à un roman-photo façon Cino Del Duca, avec le Technicolor en plus et la (merveilleuse) Rumba des Isles en fond sonore. 


Il y a comme une odeur de fleurs.


La lèpre.


En plus premier degré que la succulentissime interprétation à deux, sur disque, du même texte, ramené à trois minutes deux, par Duras et Jeanne Moreau. Mais en vingt ou trente fois plus long. Et sans la voix de Jeanne Moreau.


Pas moins horripilant que Baxter, Véra Baxter (Duras, 1976) – on a échappé à deux heures de musique andine en boucle (moindre mal) – mais pas forcément beaucoup plus réussi. La seule photographie, aussi belle à couper le souffle soit-elle, ne fait pas davantage le style cinématographique que la présence conjuguée à l’écran d’acteurs dotés d’un magnétisme rare (Depardieu d'avant Depardieu, Christian Baltauss, Nicole Hiss…), statufiés dans des cadres eux aussi de toute beauté, et ne saurait se substituer à l’écriture filmique. C’est peut-être de là, précisément que vient l’erreur : une sorte de croyance, pour le coup injustifiée, qu’il suffit de plaquer un texte étonnant sur des images remarquables pour faire un film. Pris séparément, les tableaux sont aussi impressionnants que la visite du musée s’avère vite lassante. Parce que guindée. Et Duras, déjà, semble fâcheusement s’auto-parodier, sans en avoir toujours conscience.


Alexandre Astruc (1923-2016) vient de disparaître, dans une indifférence à peu près générale, et avec lui le mystère de cette fameuse « caméra-stylo » qu’il aura inventée (mais si peu mise en pratique dans les faits), et que, sa vie de cinéaste durant, Notre-Dame Marguerite semblera plus qu’un(e) autre avoir cherchée sans toujours la trouver (et, plus que probablement, sans se l’être jamais avoué). D’une certaine manière, les faiblesses et les défauts de La Femme du Gange n’en mettent que plus en valeur les qualités formelles, elles bien réelles, d’India Song ou de Des journées entières dans les arbres, œuvres à la fois bien plus humbles et bien moins désincarnées. À leur façon bien moins prisonnières, l’une et l’autre, d’un système déjà rodé. Et tournant quelque peu à vide, comme c’est souvent le cas avec les systèmes trop bien rodés. C’est un peu le cas ici.

La Femme du Gange aurait pu constituer, à l’arrivée, une des plus belles réussites formelles de Duras, cinéaste : tous les ingrédients (Nuytten aux prises de vues, comédiens talentueux et probes acceptant de bonne grâce de jouer les personnages-fantômes, montage rigoureux) étaient a priori réunis, encore eût-il fallu les doser avec plus de précision. L’impression dominante reste celle d’un formidable gâchis. Pour autant, Dieu que Catherine Sellers (1926-2014), était belle, elle aussi, plus que belle et mieux que belle, même, et de toute évidence, faite pour l’écran : Duras exceptée, seul Resnais – l’espace d'une scène ou deux de Stavisky… (1973) – s’en sera aperçu. Et le Cinéma français n’aura pas brillé par son imagination en invitant si peu souvent (quatre fois tout au plus) à prendre part au bal des actrices cette artiste rare, aux deux acceptions du terme, souvent qualifiée, à raison, de comédienne souveraine et d’amazone des planches.


© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, 2016-2018.



Version remaniée de deux textes extrait de l’Encyclopédie des Longs-Métrages français 1929-1979 - Volume XVI (Armel De Lorme, L’@ide-Mémoire, 2016). Toute reproduction, même partielle, reste soumise à l'accord écrit des auteur et éditeur.


Photo : Catherine Sellers, D.R.

Lien utile (pour ne pas écrire indispensable) :  https://www.youtube.com/watch?v=BHiCvmFajhQ