L'@ide-Mémoire Cinéma

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★★★★★  Le Fantôme de la Liberté
 
Luis Buñuel  / 1974 / France-Italie

 

Avec : Adriana Asti, Julien Bertheau, Jean-Claude Brialy, Adolfo Celi, Paul Frankeur, Michel Lonsdale [= Michael Lonsdale], Pierre Maguelon, François Maistre, Hélène Perdrière, Michel Piccoli, Claude Piéplu, Jean Rochefort, Bernard Verley, Milena Vukotic, Monica Vitti, Jenny Astruc, Pascale Audret, Ellen Bahl, Philippe Brigaud, Philippe Brizard, Agnès Capri, Jean Champion, Jean Debarry [= Jacques Debary], Anne-Marie Deschott [= Anne-Marie Deschodt, Michel Dhermay [= Jean-Michel Dhermay], Philippe Lancelot [= Patrick Lancelot], Paul Le Person, Pierre Lary, Marius Laurey, Alix Mahieux, Maxence Mailfort, Annie Monange, Gilbert Montagné [= Guy Montagné ], Muni, Bernard Musson, Jean Mauvais, Marc Mazza, Marcel Pérès, Marie-France Pisier, Pierre-François Pistorio, Jean Rougerie, André Rouyer, Marianne Borgo, Auguste Carrière, Jean Degrave, Orane Demazis, Tobias Engel, Éric Gamet, Gilbert Lemaire [= Gérard Lemaire], Jacqueline Rouillard, Jean Abeillé, René Aranda, José Luis Barros, José Bergamín, Valérie Blanco, Luis Buñuel, I. Carrière, Alain Chevestrier [= Bouboule], Janine Darcey, Nicole Desailly, Didier Flamand, Patrick Granier, Lisbeth Hummel, Claude Jaeger, Jean-Claude Jarry, Chantal Ladesou, Gaston Meunier, René Morard, Maryvonne Ricaud, Sala, Serge Silberman, Hans Verner (n’apparaît pas dans les copies actuellement visibles), Dominique Besnehard (?), Éric Marion.


Bien plus qu’un film déroulé du début à la fin en mode marabout-de-ficelle, une succession ininterrompue de cadavres exquis, imperturbablement alignés par le fantôme d’un vieux misanthrope indigne mais facétieux. Le tout – de façon très assumée semble-t-il – réalisé en mode mineur : en terme de réalisation stricto sensu, Le Fantôme de la Liberté n’atteint jamais, sur la longueur, le niveau de L’Ange exterminateur ou du Charme discret de la bourgeoisie, un peu comme si le fond devait primer sur la forme, le script sur la mise en scène, la direction d’acteur, impeccable, sur l’écriture filmique proprement dite. Avec le sentiment, malgré tout, sur la dernière ligne droite, que l’ensemble n’est pas aussi anecdotique – ni paresseux – qu’il veut bien s’en donner l’air. Passée la première intervention de Claude Piéplu, commissaire de police obtus confronté à la vraie-fausse disparition d’une fillette qui est là sans être là, la machine s’emballe, la mise en scène décolle et la mécanique filmique bascule de façon imperceptible dans quelque chose qui tiendrait à la fois de l’absurde le plus échevelé et de la folie la plus débridée. Il n’en sort plus, jusqu’à la conclusion, et c’est tant mieux : derrière le ronron aimable, parfois surprenant, des deux premiers tiers du film, la dernière demi-heure semble rétroactivement éclairer tout ce qui a précédé, un peu comme si Buñuel, malin comme il n'est pas permis, avait dès le commencement, fait le choix délibéré de doser ses effets soixante minutes durant et de conserver le meilleur pour la fin.


Les acteurs ? Il faudrait pouvoir citer, au bas mot, les deux tiers d’entre eux, plus honorés les uns que les autres de venir servir la soupe à Don Luis, un peu à la manière des interprètes des fresques historiques de Guitry deux décennies auparavant. Du lot, Claude Piéplu et Julien Bertheau sont ceux qui tirent le plus habilement leur épingle du jeu, parce que ce sont eux qui épousent, au plus près, la folie buñuelienne. Mais il serait injuste, très, de passer sous silence, pris au hasard d’un casting plus impressionnant encore que foisonnant, Michel Piccoli et Michel Lonsdale, Jean Rochefort et Jean-Claude Brialy, François Maistre et Pierre Maguelon, Adriana Asti et Monica Vitti, Milena Vukotic et Muni. Comme il serait injuste d’omettre de l’inventaire Anne-Marie Deschodt, flagellatrice impavide, ou Alix Mahieux, maîtresse de maison gourmée, Orane Demazis, aussi parfaite dans la vachardise et l’aigreur qu’elle l’a été jadis dans la sensibilité à fleur de peau, ou Pascale Audret, d’un charme fou et d’une drôlerie irrésistible, a fortiori lorsqu’elle s’amuse, presque sans en avoir l’air, à parodier Delphine Seyrig jusque dans ses sourires méticuleusement alignés, comme en cascade. Et puis, avec le recul, le constat un peu triste que pour une Chantal Ladesou (tant mieux) ou un Guy Montagné (tant pis) tournant ici leur premier ou deuxième film, ce sont Agnès Capri et Paul Frankeur, Hélène Perdrière et Marcel Pérès qui tirent, à jamais, leur révérence au grand écran. Les cadavres exquis, chez Buñuel, ne sont jamais où l’on croit qu’ils se trouvent, et pas seulement dans un caveau de famille visité, de nuit, par un préfet de Police en roue libre depuis qu’il a reçu un appel téléphonique de sa sœur morte quatre ans plus tôt. Ce n’est pas le moindre paradoxe de ce film en trompe-l’œil, un peu bâclé à première vue, pas forcément loin du chef-d’œuvre, fût-il involontaire, à l’arrivée.



© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, 2015-2018.


Version remaniée d'un texte publié pour la première fois l’Encyclopédie des Longs-Métrages français 1929-1979 - Volume XVI (Armel De Lorme, L’@ide-Mémoire, 2016). Toute reproduction, même partielle, reste soumise à l'accord écrit des auteur et éditeur.


Photo : François Maistre, Alix Mahieux, Jenny Astruc, Marie-France Pisier et Jean Rougerie, Gaumont, D.R.