L'@ide-Mémoire

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★★★★★  Faisons un rêve...
 
Sacha Guitry / 1936 / France

 

Avec : Sacha Guitry (l’amant), Raimu (Gustave, le mari), Jacqueline Delubac (Germaine, la femme), Andrée Guize (la servante), Robert Seller (le maître d’hôtel), Louis Kerly (Émile, le valet de chambre de l’amant), Arletty (la jolie femme au buffet), Louis Baron Fils (l’invité au buffet), Pierre Bertin (l’invité dont l’épouse est enrhumée), Victor Boucher (l’invité distingué), Jean Coquelin (le 1er bridgeur), Claude Dauphin (le jeune invité suspicieux), Rosine Deréan (la jeune invitée), Yvette Guilbert (la 1ère invitée médisante jouant aux dames), André Lefaur (le 4ème bridgeur), Marcel Lévesque (l’invité écrivain), Marguerite Moreno (la 2nde invitée médisante jouant aux dames), Gabriel Signoret (le 2ème bridgeur), Michel Simon (le 3ème bridgeur), Jacques Zarou (le chef de l’orchestre tzigane).


D’une comédie boulevardière à trois personnages, maintes fois jouée et maintes fois reprise, Guitry parvient, en exactement soixante-dix huit minutes chrono, à tirer une fable douce-amère, étincelante et joyeuse sur la forme, fataliste et désabusée quant au propos. Comme chez Marivaux ou chez Musset, tout le monde ment, parce que la vie ne serait pas acceptable sans cela, et qu’il serait, en ces conditions, un peu bête d’être le seul ou la seule à se priver du plaisir indicible de le faire. De fait, le mari ment effrontément à sa femme, pourtant exquise et ravissante, la femme ment pareillement à son mari, et l’amant en fait tout autant vis-à-vis de la femme, d’abord, en lui présentant (se ment-il aussi à lui-même, ce faisant ? pas exclu !) un divorce aussitôt suivi d’un remariage comme la meilleure et l’unique solution envisageable, vis-à-vis du mari, ensuite. En définitive, le seul qui ne ment pas, du moins sur la dernière ligne droite, est bel et bien le mari venu demander à l’amant de lui servir d’alibi et lui racontant sa faute par le menu : ayant été le seul à n’avoir pas renoncé à mentir, quelle qu’en soit la raison, il est logique qu’il se retrouve in fine le dindon de la farce. Faisons un rêve… est bien une fable, somme toute cruelle, dont personne ne sort véritablement indemne, et pas même l’épouse adultère, toute délicieuse soit-elle, que l’on renverra – d’ailleurs parfaitement consentante sur ce point – à son cocu de mari au bout de deux jours après lui avoir un peu hâtivement proposé le mariage.


Si Bonne Chance ! était, quelques mois auparavant, une ode joyeuse à l’amour, Faisons un rêve… en constitue le démenti formel plus encore que le contrepoint : l’amour parfait n’existe pas et on ne peut raisonnablement parler, dans le meilleur des cas, que d’attirance partagée, accompagnée le cas échéants de sentiments plus ou moins sincères (sur le moment), mais reposant avant tout sur un accord tacite, une entente parfaite des corps, et d’incessants mensonges, dont aucune partie n’est jamais véritablement dupe (sinon, malheur à elle : voir ce qui arrive au mari, élément précisément le plus sincère, donc le plus naïf et le plus vulnérable, du trio). La présence récurrente, entre chaque acte, de l’orchestre tzigane du prologue, inscrit le dispositif filmique tout entier dans la perspective du ballet amoureux, qui commence par une parade (le premier tête à tête de l’amant et de Germaine) et se poursuit par une autre parade un peu plus compliquée à exécuter, faute de partenaire physiquement présente et effectuée de bout en bout par combiné téléphonique interposé, avant de s’achever sur une polka endiablée, prélude à un retour à la morale bourgeoise. Dansez maintenant ! On a beaucoup reproché à Guitry d’avoir, avec ce film, fait reculer un peu plus encore les limites de l’expansion de son moâ, et ramené l’essence même de Faisons un rêve… à une logorrhée verbale ininterrompue, à peine contrebalancée par le charme inouï et les arrière-plans subtils de sa partenaire féminine, et il n’est pas non plus injuste d’écrire que tout, dans son numéro au cordeau d’illusionniste volubile, n’a pas spécialement très bien vieilli.


Pour autant, il s’agit bien d’un véritable film, avec ses qualités – jusque dans l’écriture – et ses imperfections, là où beaucoup n’ont vu qu’une plate captation, au mieux brillante par endroits, au pire horripilante sur la durée. Le grand tort de Guitry, au fond, aura peut-être été de laisser croire qu’il ne se souciait pas de mise en scène, là où ses mises en scène de cinéma, précisément, se contentaient de ne ressembler à aucune autre mise en scène de cinéma connue. Lorsque, logorrhée verbale ou pas, on tient comme il le fait le pari de pouvoir occuper l’écran trente minutes montre en main, seul face caméra de bout en bout et avec pour unique partenaire un téléphone, on est peut-être bien moins dans le domaine de la paresse ou l’ego surdimensionné que dans celui de l’innovation permanente. En ce sens, il n’est pas interdit de penser que Guitry cinéaste se sera bien montré, et de façon moins accidentelle qu’on ne l’a dit, l’un des réalisateurs français les plus censément novateurs des années 1930 et après.


© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, 2015-2018.

Version remaniée d'un texte extrait de Sacha Guitry - Les Films  (Armel De Lorme, L’@ide-Mémoire, 2015) et repris dans l’Encyclopédie des Longs-Métrages français 1929-1979 - Volume XVI (Armel De Lorme, L’@ide-Mémoire, 2016). Toute reproduction, même partielle, reste soumise à l'accord écrit des auteur et éditeur.

Photo : Raimu, Jacqueline Delubac et Sacha Guitry (de dos), Gaumont, D.R.