L'@ide-Mémoire

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★★★★★  Douce
 
Claude Autant-Lara / 1943 / France

 

Avec : Odette Joyeux (Douce de Bonafé), Madeleine Robinson (Irène Madeleine Comtat), Marguerite Moreno (la comtesse de Bonafé), Jean Debucourt (le comte Engelbert de Bonafé), Roger Pigaut (Fabien Marani, le régisseur), Gabrielle Fontan (Estelle, la femme de chambre), Richard Francœur (Julien, le maître d’hôtel), Paul Œttly (l’abbé Lemire), Georges Bever (le frotteur), Louis Florencie (le palefrenier), Fernand Blot (le livreur aux ballons), Marie-José (la chanteuse au restaurant), Lycette Darsonval (la danseuse-étoile), Albert Rémy (le sacristain), Léonce Corne (le serveur et garçon d’étage), Palmyre Levasseur (la patronne de l’hôtel-restaurant), Albert Michel (le concierge de la famille de Bonafé), Julienne Paroli (la vieille Thérèse), Charles Vissières (le mari de Thérèse), Géo Forster (un dîneur au restaurant & un spectateur à au théâtre), Roger Blin (le jeune homme élégant au restaurant puis au théâtre), Roger Vincent (le vieux spectateur affolé), Cécyl Marcyl (la chaisière).



«  Voyez-vous, Mademoiselle, il faut savoir choisir les objets qu’on apporte aux indigents. Il ne faut pas leur donner de trop belles choses. Parce qu’on leur donne en même temps le regret d’un luxe qu’ils n’auront jamais  »Film odieux et didactique sur les différences de classe ou chef-d’œuvre maléfique ? Ramenées à l’ensemble, la scène de la visite aux pauvres comme la séquence s’achevant sur la malédiction adressée par la comtesse au couple félon formé par Irène et Fabien, font un peu figure d’arbres cachant la forêt. Nier leur charge réactionnaire serait un absolu contresens, ne voir en Douce qu’une condamnation en règle d’un prolétariat au choix manipulateur, duplice, servile ou les trois à la fois, procéderait pareillement d’une imbécillité sans nom. D’abord, parce que tout le monde en prend pour son grade, dans ce qui reste avant tout un jeu de massacre formidablement orchestré. Moreno, souveraine de bout en bout, donne vie à un personnage capable de témoigner, selon l'humeur et les circonstances, d'une monstruosité décomplexée et d'une dignité rare. Le comte, presque aussi admirablement servi par Debucourt, se montre pareillement respectable et lâche, attentif et égoïste. Le personnage-titre lui-même tient moins de la pure jeune fille en fleur de tradition que de la poupée cruelle parfaitement consciente de sa cruauté intrinsèque. Bordé par deux chants de Noël, dont le second résonne – là encore avec cruauté, bien plus qu’avec ironie – comme la consécration sans appel d’un désastre sans nom, magnifié par les éclairages de Philippe Agostini mis au service d’un découpage au cordeau et d’une interprétation sans faille, incluant aussi bien le quintet de têtes d’affiches que les personnages secondaires (Gabrielle Fontan, au premier chef, Julienne Paroli, Charles Vissières, Georges Bever, Léonce Corne, Albert Rémy, Roger Blin), Douce est bien le récit vénéneux – plus encore que noir – d’une descente aux Enfers n’épargnant aucun des cinq protagonistes, tous responsables, tous coupables, et pour autant, chacun à sa manière, dignes de respect et/ou de compassion. Autant-Lara, Aurenche et Bost ne disent pas finalement autre chose que le Renoir de La Règle du jeu : « le drame, c’est que, dans le monde, tout le monde a ses raisons, bonnes ou mauvaises ». Le tour de force des coauteurs de Douce n’est peut-être pas tant de l’avoir formulé que d’avoir déroulé leur récit de manière à pouvoir le montrer sans le dire. La qualité cardinale du film réside peut-être dans ce regard à la fois distancié et lucide des auteurs (pris au sens large, réalisateur inclus), dans une forme d’intelligence suprême consistant à suggérer les choses plutôt que de bêtement les poser sur la table, comme une salière ou un beurrier. Le personnage esquissé par Roger Blin, au restaurant d’abord, à l’Opéra ensuite, est d’une certaine manière « le Destin » de Douce, comme le clochard des Portes de la Nuit est « le Destin » du couple Montand-Nattier ou comme la Princesse-Maria Casarès est la Mort d’Orphée-Jean Marais dans le film éponyme. Sauf qu’Autant-Lara, un peu plus malin sur ce coup, que les Carné-Prévert ou les Cocteau-Cocteau, ne se croit pas obligé de le signifier de prime abord 1. De la même manière, il semble mettre, du début à la fin, le même point d’honneur à poser, plus d'une heure et demie durant, toutes les questions possibles et imaginables et à ne jamais à répondre. Ce refus d’expliciter à tout prix constitue la matrice même du film. C’est aussi sa force.


1. Sur un mode mineur, Jean Gourguet agira à l'identique, en confiant au propre frère de Roger Blin, l'acteur de théâtre Noël Blin, le rôle de « la Mort d'Hermine Wood/Gaby Morlay » dans le magnifique et méconnu Son dernier rôle (1945).


© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, 2015-2018.


Version remaniée d’un texte extrait de l’Encyclopédie des Longs-Métrages français 1929-1979 - Volume XIII (Armel De Lorme, L’@ide-Mémoire, 2015). Toute reproduction même partielle interdite, sauf accord écrit des auteur et éditeur.


Photo : Madeleine Robinson et Marguerite Moreno dans Douce, D.R. Gaumont.