L'@ide-Mémoire Cinéma

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  Les Dames du bois de Boulogne

 
Robert Bresson / 1944 / France

 

Avec : Paul Bernard (Jean), Maria Casarès (Hélène), Élina Labourdette (Agnès), Lucienne Bogaert (Mme D., la mère d'Agnès), Jean Marchat (Jacques, l’ami et confident dHélène), Yvette Étiévant (la femme de chambre dHélène), Nicole Régnault (une invité au mariage ?), Marguerite de Morlaye (une invitée âgée au mariage), Gilles Quéant (un jeune homme), Lucy Lancy.


Les comédien.ne.s Bernard Lajarrige, Emma Lyonel et Marcel Rouzé n'appraissent ni au générique, ni à l'écran.


« Je suis un ange, Agnès est un ange, nous sommes tous des anges… ». Hélène n’est, évidemment, pas un ange – ou alors un ange noir – et tiendrait plutôt, au choix, de la mygale, du crotale, du boa constrictor, de la mante religieuse, de la plante carnivore, si ce nest des cinq à la fois. Qu’importe au reste, puisqu’en face d’elle, pris dans les rets de ses échafaudages patiemment construits, on ne trouve que comportements aussi indignes, sinon plus : l’amant stupide, égoïste et naïf, manquant totalement de lucidité et bien trop content de voir la maîtresse délaissée lui jouer la comédie de la rupture à l’amiable pour pouvoir concevoir que le pire est encore à venir, la mère en grand deuil n’hésitant pas à sacrifier l’honneur de sa fille à seule fin de sauver ce qui lui reste de meubles anciens… Détentrice des cartes maîtresses depuis le début (« je me vengerai »), l’amante abandonnée distille d’une voix suave et convaincante la prose cocteauesque, pour mieux embobiner, sans état d’âme superflu, chacune de ses victimes. Toutes sauf une : Agnès, la danseuse aux yeux de biche utilisée par l’initiatrice du jeu comme une mouche placée en plein cœur de la nasse, mais surtout le seul être authentiquement pur de ce drame bourgeois qui n’en est, d’ailleurs, pas vraiment un. Participant de la « vraie vie » mais se comportant toutes et tous comme s’ils donnaient la comédie en permanence, et peut-être est-ce effectivement le cas, Hélène, Jean, Agnès, la mère d’Agnès font du début à la fin penser à autant d’insectes se cognant à l’infini dans une cage de verre, dont seule la première, prisonnière elle aussi, détiendrait la clef. Une heure et demie durant, le spectateur attend – espère ? – le moment qui verra, là encore au choix, le triomphe ou la déconfiture d’Hélène. Le dénouement final lui apportera les deux, à cinq ou six minutes d’intervalle : la maîtresse bafouée aura certes la satisfaction insigne d’annoncer à l’amant indélicat qu’il vient d’épouser une grue (n’aura-t-elle pas tout fait pour ça ?), mais la vengeance amoureusement ourdie tournera court face à la pureté des sentiments exprimée aux portes du tombeau par la jeune mariée, faux pion sur l’échiquier et âme authentiquement sincère. Sorte de chaînon manquant, en soi, entre l’Anne-Marie et la Thérèse des Anges du péché, Agnès, régénérée par son aveu, trouvera plus que probablement, dans sa récente rédemption, le courage de vivre, Jean pardonnera, Hélène – en dépit de sa victoire apparente, trop vite chantée – en sera pour ses frais, Bresson et Cocteau auront su mener avec maestria la barque jusqu’au bout : derrière le noir de la vengeance, le blanc éclatant de grâce. Au fond, le réalisateur des Anges du péché, de Pickpocket et de L’Argent ne se sera jamais préoccupé, quatre décennies durant, que de cela : la Grâce et le Sacré.


Œuvre élégantissime et faussement glacée, à proprement parler subjugante de bout en bout, Les Dames du bois de Boulogne est très certainement l’un des premiers films français en date, sinon le premier, à avoir su poser, consciemment ou non, les jalons d’une véritable morale cinématographique. Partis d’un scénario somme toute conventionnel (ou tout du moins emprunté à Diderot), Bresson et Cocteau semblent n’avoir eu de cesse de définir de concert, derrière le trompe-l’œil du divertissement raffiné où chacun – technicien ou interprète – tient admirablement sa part, un nouveau prototype de cinéma exceptionnellement pur, où les mouvements de caméra, le plus souvent fluides, parfois heurtés, voulus par l’un seraient l’écho fidèle et permanent des mots de l’autre. L’alchimie entre leurs univers respectifs est totale, qui semble paradoxalement offrir au premier une marge de manœuvre plus grande que par la suite, au second la possibilité de doser ses effets de manches et de ne pas, pour une fois (la seule ?) se gargariser à l’envi de ses bons mots. Aussi vrai que Bresson n’est pas, en 1944, tout à fait devenu Bresson, Cocteau, exceptionnellement, oublie de se prendre pour Cocteau : voilà qui repose l’oreille…


Quoi qu’ait pu dire et/ou écrire Bresson par la suite à propos des « comédiens professionnels », parler des Dames du bois de Boulogne sans évoquer l’excellence du quatuor, formé par les interprètes respectifs des rôles de Jean, d’Hélène, d’Agnès et de Madame D. relèverait du parfait sacrilège. Le cinéaste lui-même, s’il reniera volontiers Les Anges du péché en raison même d’une distribution rétroactivement jugée trop clinquante, ne se résignera jamais vraiment à renier Les Dames…, malgré – ou à cause de – la présence conjointe de Paul Bernard, de Maria Casarès, d’Élina Labourdette et de Lucienne Bogaert. Sept décennies, bientôt huit après le tournage, Casarès est la seule du quatuor à être véritablement passée à la postérité, et le rôle d’Hélène y est peut-être pour beaucoup, qui lui aura permis, à vingt-et-un ans à peine, d’accéder, toutes proportions gardées, au statut de mythe cinématographique, loin devant – on excusera du peu – la Nathalie des Enfants du paradis, la Sanseverina de La Chartreuse de Parme et la Princesse des Orphée I et Orphée II du père Cocteau. À peine entrée dans la vingtaine à la ville, Casarès, non contente de distiller comme aucune actrice connue un texte paraissant avoir été écrit pour elle seule, et de donner le sentiment d’être venue au monde vêtue dès la naissance de fourreaux noirs griffés Grès ou Schiaparelli, parvient à épouser à l’écran, un peu comme si elle avait fait ça toute sa vie, les paradoxes et le vécu d’une femme de trente ans aussi expérimentée que si elle en comptait dix ou quinze de plus : la performance, déclinée du début à la fin, sur le mode du plus-que-parfait, n’en est que plus saisissante. Face à elle, un autre monstre sacré, lui aussi français d’adoption, lui aussi intimement lié à la galaxie Cocteau : venue tardivement au grand écran, Lucienne Bogaert, en attendant les sublimes épaves à l’œil visqueux que sauront lui confier Duvivier (Voici le temps des assassins…, 1955) et Delannoy (Maigret tend un piège, 1957) est peut-être la seule, des trois autres têtes d’affiches, à jouer à jeu égal avec Casarès. Les performances d’Élina Labourdette, que le septième art n’aura jamais autant gâtée (en attendant Demy) et de Paul Bernard, n’en sont que plus touchantes. La première, en attendant les grandes bourgeoises fifties option péronnelles vues par Becker (Édouard et Caroline, 1950) ou Renoir (Elena et les hommes, 1955) se fond tant et si bien dans la semi-virginale Agnès qu’elle parvient haut la main à faire oublier qu’elle compte, à la ville, trois ans de plus que Casarès, le second, parfaitement dans ses marques, trouve dans le personnage de Jean une alternative soft aux victimes écrasées par la fatalité qu’il aura déclinées et redéclinera à l’envi sous la direction de Grémillon. Moins dégénéré que le nobliau de Lumière d’été (1942), moins maudit que le hobereau de Pattes Blanches (1948), le grand bourgeois option antihéros des Dames du bois de Boulogne trouve in fine son salut – la boucle est bouclée – dans… « l’amour d’une femme ». Qu’importe dès lors qu’il ait permis, par son exemple, de vérifier sur pièces, quatre-vingt-dix minutes durant, la proposition bien connue, au terme de laquelle « tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels. » Derrière la mise en scène au cordeau de Bresson et les feux d’artifice parlés tirés par un Cocteau un chouïa plus discret qu’à l’ordinaire, c’est bien l’ombre, discrète mais pérenne, de Musset qui vient planer, par à-coups, sur la cascade gelée par l’hiver du bois de Boulogne.



© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, mars 2020.


Extrait (remanié au passage) du Tome XI L'Encyclopédie des Longs-Métrages français 1929-1979L’@ide-Mémoire Cinéma, 2014. Toute reproduction même partielle est strictement interdite, sauf accord écrit des auteur et éditeur.


Photo : Maria Casarès (Hélène) et Lucienne Bogaert (Mme D.), D.R.