L'@ide-Mémoire Cinéma

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★★★  Circonstances atténuantes
 
Jean Boyer / 1973 / France

 

Avec : Michel Simon (Gaëtan Le Sentencier), Arletty (Marie-Jeanne Le Gall, dite Marie Qu’a d’ça), Dorville (Jules Bouic, le patron du bistrot-hôtel), Andrex (Môme de Dieu), Robert Ozanne (Cinq de Trique), Georges Lannes (Coup de Chasse), Robert Arnoux (Gabriel, dit Gaby, le chauffeur des époux Le Sentencier), Suzanne Dantès (Nathalie Le Sentencier), Mila Parely (la fille Maurin, dite La Panthère), Michel François [= François Simon] (La Poupée), Émile Saint-Ober (le père Coco), René Lacourt (l’employé des Pompes funèbres), Henri de Livry (l’épicier-mercier d’Aulnay), Robert Sidonac, Julien Barrot, Jean Hubert, Jacques Albert, Liliane Lesaffre (Léontine Bouic), Marie-José (Mme Cinq de Trique), Jeanine Roger, Georges Bever (le marchand de cycles).


Raymond Chirat aimait à rappeler que Circonstances atténuantes, adapté d’un roman de Marcel Arnac publié exactement dix ans auparavant, avait été conçu par Jean Boyer, son coscénariste Jean-Pierre Feydeau et l’indéboulonnable Yves Mirande « comme une aimable pochade propre à démythifier les films de malfrats très en vogue (…) et visant à dissiper les brumes des année 1930. » Cahier des charges pleinement rempli : à la fantaisie constante d’un script conduisant Michel Simon à superviser la mise à sac de son propre hôtel particulier répondent en permanence une mise en scène particulièrement alerte, des dialogues étincelants et les savoir-faire conjugués des membres d’une troupe fonctionnant à l’unisson et qu’il serait un peu vain de chercher à départager. Le binôme Arletty-Michel Simon, sur lequel reposaient déjà La Chaleur du sein, mis en chantier par Boyer l’année précédente, et la comédie Fric-frac, coréalisée par Maurice Lehmann et Claude Autant-Lara quelques mois auparavant, fonctionne une nouvelle fois en plein. Avantage très net au premier, génial de bout en bout, et dont l’honorable/ impayable « La Sentence » reste à jamais gravé parmi ses rôles les plus inoubliables, au même titre que Boudu, le père Jules, Cabrissade, Vautrin ou Monsieur Hire. La succulentissim Arletty ne démérite pas l’ombre d’une seconde, mais ce ne sera pas lui faire insulte de prétendre que sa « Marie Qu’a d’ça », arrivant dans sa filmographie juste après la généreuse Raymonde d’Hôtel du Nord, la merveilleuse Clara du Jour se lève et la gouailleuse Loulou de Fric-frac sent un peu beaucoup le réchauffé. Elle n’en bénéficie pas moins de deux ou trois séquences tirant le meilleur parti de chevrotements et autres décrochés vocaux aussi spectaculaires, à leur manière, que ceux de Marguerite Pierry, tout en se montrant en définitive bien plus probante et efficace dans la force tranquille que dans le folklore. Reste de la distribution à l’avenant, dominé d’une courte tête par le prodigieux Dorville et, un peu contre toute attente, par la magnifique Suzanne Dantès, forte d’un jeu bien moins stéréotypé – à l’opposé d’Arletty – et beaucoup plus nuancé qu’à l’accoutumée. Le personnage de Nathalie s’avère de très loin, quelques encablures devant la Marie-Thérèse d’Aux Deux Colombes (Sacha Guitry, 1949), celui qu’elle aura le mieux défendu à l’écran. Autre surprise de taille, et non des moindres : l’accordéoniste gay campé avec une sobriété exemplaire et une poésie folles (mais jamais follasse – façon Géo Forster – pour autant) par François Simon, trente ans avant Tanner et distribué pour la seule et unique fois de sa carrière aux côtés de son père. Si Andrex, Georges Lannes, Robert Ozanne et l’irrésistible Saint-Ober composent, sur la durée, un chœur étourdissant de maquereaux, apprentis voleurs et autres amateurs de reniflette, Mila Parely, d’une beauté à couper le souffle et d’un aplomb au moins égal à celui affiché du début à la fin par Arletty, n’a besoin que deux scènes pour poser une « Panthère » à jamais inoubliable. Unique bémol : le dénouement, moralisateur et réactionnaire en diable – mais peut-être figurait-t-il dans le roman d’origine de Marcel Arnac ? – conduisant Arletty et Georges Lannes à aller vendre des pommes de terre au kilo sur les marchés de banlieue ou le personnage de François Simon à revirer de bord et à s’afficher avec femme, enfant en bas âge et poussette dernier cri. En dépit – ou à cause – de cette concession à la morale publique, Circonstances atténuantes connut, lors de sa première sortie en exclusivité au Marivaux, à la fin du mois de juillet 1939, un succès phénoménal, qui conforta encore un peu plus, si besoin était, la position tardivement acquise de l’étoile Arletty au box-office. La valse-musette écrite et composée pour les besoins du film par Jean Boyer et Georges Van Parys ne fut pas pour rien dans l’accueil public de ce divertissement plus « bon enfant » que réellement subversif. Le mot de la fin à Raymond Chirat, qui était revenu dans les colonnes de L’@ide-Mémoire, en 2013, sur la genèse de ce qui reste bien, ex-æquo avec la valse-musette de La Belle Équipe, l’une des « chansons de cinéma » les plus inoubliables jamais gravées au cours des année 1930. « Pendant le tournage, Jean Boyer le réalisateur, auteur aussi de nombreux lyrics interrogea George Van Parys, compositeur du film, sur l’opportunité d’y introduire une chanson qui serait reprise en chœur. Elle fut difficile à trouver. Au cours d’une pause, Boyer se souvint d’un copain de jeunesse qui émaillait souvent ses propos de « bien entendu », mais en soulignant d’un « de » bien marqué ses fins de phrase. Du coup Van Parys se remit au piano et tous deux entonnèrent : « Il la trouva mauvaise – Comme de bien entendu – Mais elle gagnait du pèze – Comme de bien entendu – Au lieu d’ramener sa fraise – Comme de bien entendu – Il se contenta d’lui fout’ le pied au cul – Comme de bien entendu. » Cela peut paraître injuste mais, plus que les circonstances atténuantes elles-mêmes, plus qu’une réplique d’Arletty – « Pas folle la guêpe » – qui fit fureur en 1939, c’est cette chanson improvisée qui, ayant traversé l’Occupation, glissa au fil des années pour s’installer définitivement dans le répertoire où on peut encore la cueillir, toujours fraîche, en 2013. »


© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, novembre 2019.


Extrait de l'ouvrage à paraître Trésors du Cinéma français des Années Trente (Raretés, Rééditions & Restaurations)Armel De Lorme, L’@ide-Mémoire, décembre 2019. Toute reproduction, même partielle, soumise à l'autorisation écrite des auteurs et éditeurs.

Visuel : Georges Lannes, Arletty, Michel Simon, Dorville, Marie-José et Robert Ozanne. D.R. Gaumont.