L'@ide-Mémoire Cinéma

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★★★★★   Le ciel est à vous
 
Jean Grémillon / 1943 / France

 

Avec : Madeleine Renaud (Thérèse Gauthier), Charles Vanel (Pierre Gauthier), Jean Debucourt (M. Larcher), Raymonde Vernay (Mme Brissard), Léonce Corne (le docteur Maulette), Raoul Marco (M. Noblet), Albert Rémy (Marcel, le barman), Robert Le Fort (Robert, l’apprenti), Anne-Marie Labaye (Jacqueline Gauthier), Michel François (Claude Gauthier), Gaston Mauger (le maire de Villeneuve), Paul Demange (M. Petit, conseiller municipal), Henry Houry (un conseiller municipal), Anne Vandène (Lucienne Ivry, l’aviatrice), Fernand Blot (le vice-président de l’Aéro-Club), Jacques Beauvais (un maître d’hôtel), Pierre Leproux (Camille, le mécanicien), Marcel Laporte (le radio-reporter), Georges Sellier (un conseiller municipal), Roger Vincent (un invité âgé), Bernard Lajarrige (le mécanicien au bar), Renée Thorel (la dame en visite), Georges Aminel (le télégraphiste), Marius David.


Chef-d’œuvre en trompe-l’œil construit sur la base d’une histoire réelle, c’est peu dire que Le ciel est à vous constitue un des pics du cinéma selon Grémillon. À la notion de « devoir » chère à Vichy, le réalisateur de Remorques répond par la chronique ostensiblement amorale d’une passion dévorante, qui semble n’épouser l’idéologie dominante que pour mieux en catapulter un à un tous les codes. Qu’importe si Thérèse Gauthier, une fois son exploit accompli, retourne à l’anonymat d’une obscure existence familiale en province : entre le début et la fin du film, elle aura porté la culotte au sein de son ménage, milité à sa manière pour ce qu’on n’appelait pas encore le girl power et se sera même arrogé le droit de se comporter en « mauvaise mère » avec l’assentiment tacite des uns et des autres. Porté de bout en bout par l’interprétation, entre autorité souveraine et belles nuances, d’une Madeleine Renaud jamais aussi bien servie par le grand écran (hormis peut-être dans Remorques et dans Le Plaisir) qu’ici, Le ciel est à vous doit tout autant à l’amour que Grémillon porte à ses personnages les plus secondaires, ce qui n’est pas forcément nouveau en soi, mais apparaît ici de manière d’autant plus flagrante qu’à de rares exceptions près, aucun ou presque – on pourrait retrancher du lot le professeur de piano magistralement interprété par Jean Debucourt, et, toutes proportions gardées, celui de Maulette/Léonce Corne – n’est véritablement exempt de défauts. C’est particulièrement vrai du frustre et volontiers velléitaire Pierre Gauthier/ Charles Vanel, prototype parfait de l’anti-héros donnant le sentiment de trimballer de bout en bout le fardeau entier de la fatalité sur ses épaules, et qui n’en est que plus touchant, ça l’est peut-être encore plus de l’insupportable mais si émouvante mère Brissard (surépatante Raymonde Vernay !), qui semble n’épouser un à un tous les codes de belle-mère râleuse et hypocondriaque que pour mieux les dynamiter au moment où l’on s’y attend le moins : ses reproches, douloureux, sourds et amers au gendre égoïste et lâche coupable à ses yeux d’avoir « tué » sa fille constituent assurément le moment le plus poignant, interprété au cordeau, d’un film qui n’en manque pourtant pas. On songe, l’espace d’une scène, à la vieille comtesse de l’exactement contemporain Douce (Claude Autant-Lara, 1943) telle que la croqua Marguerite Moreno, mais une vieille comtesse qui saurait, le moment venu, remiser ses rancœurs pour se rappeler qu’elle est aussi une grand-mère et que ses petits-enfants ont besoin d’elle, et confirmerait au passage, sans en avoir l’air, qu’il n’y a pas au cinéma de seconds rôles –seulement des « rôles tout court » – lorsqu’ils sont défendus avec intelligence, sensibilité et probité. Il est mille et une raisons, bonnes ou excellentes, de voir et de revoir Le ciel est à vous, faux film vichyssois et authentique chef-d’œuvre : la séquence au cours de laquelle Debucourt défend (il est alors bien le seul) Gauthier/Vanel devant ses juges, et atteignant au sublime sans en avoir l’air, celle du même Vanel buttant sur les mots au moment de faire comprendre à ses gosses qu’ils ne reverront peut-être jamais leur mère, la réaction tout en non-dits des deux enfants (impeccable Michel François, magnifique Anne-Marie Labaye), dont on comprend clairement qu’ils ont saisi la donne avant même que les choses aient été formulées, la scène évoquée plus haut avec Raymonde Vernay… Mais si on ne devait n’en retenir qu’une, elle serait à chercher dans l’adéquation permanente entre le portrait psychologique d’un couple à la fois attachant et amoral et la mise en scène de très haut vol (sans jeu de mot) épousant un à un, comme autant de contours, les paradoxes de ce ménage atypique, traité par Grémillon avec un respect d’autant plus bluffant que ses personnages, eux, ne se montrent pas toujours respectables, et encore moins parfaits. Le mérite n’en n’est que plus grand. Le film aussi.


© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, 2012-2019.


Version remaniée d’un texte extrait de l’Encyclopédie des Longs-Métrages français 1929-1979 - Volume VII (Armel De Lorme, L’@ide-Mémoire, 2012) *. Toute reproduction, même partielle, soumise à l'autorisation écrite des auteurs et éditeurs.

Voir également le texte consacré au cinéma selon Jean Grémillon publié par Paul Vecchiali dans le numéro zéro de la revue en ligne Beauties and Beasts : https://www.beautiesandbeasts.fr/gr-millon-ou-l-art-du-doute   

Illustration : Raymonde Vernay, interprétant le rôle de Mme Brissard, D.R.