L'@ide-Mémoire Cinéma

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★★★★★  Le Charme discret de la bourgeoisie 
 
Luis Buñuel / 1972 / France-Espagne-Italie

 

Avec : Fernando Rey (Don Rafael Acosta, l'ambassadeur), Paul Frankeur (François Thévenot), Delphine Seyrig (Simone Thévenot), Bulle Ogier (Florence, sa sœur), Stéphane Audran (Alice Sénéchal), Jean-Pierre Cassel (Henri Sénéchal), Julien Bertheau (Mgr Dufour, l’évêque), Milena Vukotic (Inès, la bonne), Maria Gabriella Maione (la jeune terroriste), Claude Piéplu (Jean-Paul, le colonel), Muni (la paysanne qui déteste Jésus-Christ), Pierre Maguelon (le brigadier Tellier), François Maistre (le commissaire Delécluse), Michel Piccoli (le ministre de l’Intérieur), Ellen Bahl (la serveuse), Christian Baltauss (le lieutenant Hubert de Rochecahin), Robert Benoît (le 2nd ami du sergent), Anne-Marie Deschott (la gouvernante), Jean-Michel Dhermay (Ramirez, le 1er ami du sergent), Georges Douking (le jardinier moribond), Jean Degrave (le maître d’hôtel), Sébastien Floche (le souffleur), François Guilloteau (un agent), Claude Jaeger (M. de Rochecahin), Pierre Lary (un invité), Robert Le Béal (le tailleur), Alix Mahieux (la colonelle), Bernard Musson (le serveur), Maxence Mailfort (le sergent), Robert Party (un invité), Jacques Rispal (un agent), Roger Caccia (le pianiste), Henri Guégan (une barbouze), Christian Pagès (le jeune homme torturé), José Luis Barros, Olivier Bauchet, Madeleine Bouchez, Nicole Desailly, Daniel Guillaume, Jean-Claude Jarry, Gaston Meunier, Jean Revel, Amparo Soler-Leal, Diane Vernon...


Distinctions : Oscar du Meilleur Film Étranger 1972 / Prix Méliès 1972.



Six grands bourgeois – un ambassadeur sud-américain, deux hommes d’affaires, une épouse adultère, sa sœur alcoolique et une Marie-Chantal de pacotille – multiplient les occasions de dîner ensemble sans jamais pouvoir parvenir à leurs fins. Telle est, résumée sur le papier, la trame du dernier grand film de Buñuel en même temps qu’un de ses rares succès à la fois critique (un Oscar en 1973) et public. Fondamentalement, Le Charme discret… est à la Bourgeoisie (mais aussi à la Police, à l’Armée et à l' Église) l’équivalent de ce que La Voie lactée était à la seule Religion quatre années auparavant : un jeu de massacre, mais un jeu de massacre subtil et lucide, progressif et malin, sadique par endroits. Et sadique, il faut l’être, pour ressusciter des personnages tués l’instant d’avant pour mieux les refaire mourir l’instant d’après.


Insolence distanciée, érudition discrète mais omniprésente, humour somme toute pince-sans-rire : on y retrouve toutes les qualités qui faisaient le charme de l’opus précédent, le sérieux et l'érudition en moins, la fluidité (et par là même l’efficacité) en plus. Par ailleurs, le fait que l’action soit centrée autour de six protagonistes seulement – auxquels néanmoins viennent s’adjoindre sur le tard un évêque-ouvrier (magistral Julien Bertheau !), une paysanne hébétée avouant sans fausse honte détester Jésus-Christ depuis sa plus tendre enfance (insurpassable Muni !), un colonel de gendarmerie fumeur de marijuana (sublime Claude Piéplu !) et sa colonelle emperlousée (géniale Alix Mahieux !), permet aux six principaux comédiens de faire vivre leurs personnages avec davantage de fond et de consistance que dans La Voie lactée. Si Cassel, raisonnablement fadasse et comme absent (mais peut-être est-ce le rôle qui l’exige), et Bulle Ogier, fraîchement débarquée de la galaxie Tanner, par ailleurs en charge du moins défendable des trois personnages féminins – y-a-t-il pire chose au monde qu’une grande bourgeoise alcoolique, à la fois de droite et vaguement trotskyste ? – restent un peu en-deçà du niveau de leurs partenaires, le quatuor Rey-Frankeur-Seyrig-Audran (cette dernière encore plus divine - et bien plus drôle - que chez Chabrol) fait merveille de la première à la dernière bobine… sans doute parce que les quatre piliers qui le composent ont, sous le pied, suffisamment de charisme, d’humour et de talent pour rendre sympathiques des personnages foncièrement stupides, égoïstes et autosatisfaits, en dépit - ou à cause ? - de leurs dehors courtois et policés.


Fait quasi unique dans une œuvre des plus abondantes, Buñuel lui-même semble manifester une tendresse particulière à l’encontre de ses créatures aussi vaines et pathétiques soient-elles. En ce sens, Le Charme discret… constitue un contrepoint parfait à L’Ange exterminateur – dont aucun des nombreux personnages ne semblait vraiment trouver grâce aux yeux du cinéaste. Au reste, alors que L’Ange… mexicain s’achève sur un faux happy end, c’est un faux massacre qui conclut sa déclinaison française : si la dernière tentative de l’ambassadeur et de ses amis de dîner ensemble se solde par une exécution sommaire et collective à la mitraillette, tout ceci (et probablement tout ce qui a précédé) ne s’est produit que dans un cauchemar du diplomate. Et c’est finalement sur une route de campagne toute tracée d’avance (au propre comme au figuré) que Buñuel, comme gagné par une sérénité tardive (vraie ou fausse), prend congé de ses personnages, ainsi livrés une dernière fois par ses soins à leur destin d’éternels marcheurs. À leurs risques et périls ? Bien malin qui saurait le dire.


Et encore plus malin encore qui saura deviner ce que bien être un sourcique, en admettant que l'inventeur du concept -  Buñuel ou Carrière ? - en ait lui-même ne serait-ce qu'une très vague idée.


 
© Armel De Lorme / L’@ide-Mémoire, 2015-2018.

Photo : Studiocanal, D.R.

Version remaniée d’un texte extrait de l’Encyclopédie des Longs-Métrages français 1929-1979 - Volume VII (Armel De Lorme, L’@ide-Mémoire, 2012). Toute reproduction même partielle interdite, sauf autorisation écrite des auteur et éditeur.